Chapitre 13
La nuit suivante, Ténébos délaissa Junaled, qui après l’avoir injurié, n’en fut pas surprise. Elle mettrait cette distance à bon escient pour s’octroyer une pause. Ni frayeur, ni fausse joie. Elle s’imagina qu’il devait, lui aussi, profiter de cet entracte pour se poser.
La seconde nuit, il ne vint pas. Junaled resta confiante. Elle rationna sa nourriture, par précaution.
La troisième nuit, les portes restèrent closes, une fois de plus. Le doute s’installa. Combien de temps pourrait-elle tenir s’il perdurait dans son mutisme ? Telle était la question qui hantait ses pensées. Incapable d’imaginer que tout puisse s’achever après ce qu’elle avait enduré et affronté, avec force, elle mettrait tout en oeuvre, quoi qu’il lui en coûte, pour s’accorder une chance supplémentaire de survivre.
La quatrième nuit, la situation n’évoluant pas, il lui sembla ne plus avoir le choix. Aussi déterminée que mortifiée, elle se dirigea d’un pas décisif vers les portes maudites, qu’elle ouvrit sans hésitation. Immanquablement tous étaient présents, se mouvant de toutes parts dans les airs, la contemplant et l’invitant à franchir le seuil, sceau protecteur auquel ils ne seraient plus contraints de se soumettre. Pour se donner du courage, avant le grand saut vers l’inconnu, elle se convainquit qu’ils n’étaient qu’illusion et qu’ils ne pouvaient sciemment pas être là, à tout moment. L’hôtel particulier était probablement tant imprégné de leur présence qu’il s’exprimait désormais de lui-même. Apposant ses mains sur ses oreilles pour ne pas se laisser séduire par l’écho des chants ricochant sur les murs en pierre de taille, elle se lança à la recherche de Ténébos ou d’une issue quelconque, déambulant au hasard des couloirs sombres et sinueux. Son cœur brûlait comme jamais à l’idée de croiser l’un d’entre eux.
A quelques mètres seulement, Constantinople releva subitement la tête pour sonder les lieux de son ouïe diablement fine, et perçut immédiatement la folie entreprise par la jeune captive, s’affranchissant délibérément de toute protection. L’interdiction levée, elle pouvait désormais agir à sa guise et s’en réjouit de facto. Avec l’agilité d’une anguille, elle se faufila à travers le dédale de halls, rampant tantôt sur le sol tantôt le long des parois pour courser la jeune femme. Les murs encerclant Junaled prirent une teinte rougeâtre. Un liquide noir poisseux, duquel jaillissaient des hurlements humains, suintaient des interstices. En guise d’alerte, le site vomissait toute la cruauté absorbée depuis son existence. Comprenant qu’elle était démasquée, elle accéléra grandement le pas pour tenter de gagner en distance. Mais c’était sans compter les redoutables talents de chasse de la sirène. Alors Junaled courut tant qu’elle put, toujours mains contre oreilles, pour trouver Ténébos ou une sortie le plus rapidement possible. Le cas échéant sa vie s’achèverait de la façon la plus cruelle qui soit. Quand soudainement, elle entrevit péniblement, au loin, une silhouette. Au même instant, Laudanum, alertée par d’étranges sons, l’aperçut accourant dans sa direction. Une fraction de seconde lui suffit à élucider la scène offerte à ses yeux : une offrande aussi inattendue que inespérée. Et alors que tout sourire aux lèvres elle s’apprêtait à enlacer sa victime, pour l’accueillir au sein de ses bras, Ténébos s’interposa in extremis entre les deux femmes, tel un rempart inébranlable. Quelques cheveux de Laudanum frôlèrent les doigts de June qui chavira en arrière en percutant violemment le vampire. Les rejoignant, Constantinople constata, avec rage, qu’il était déjà trop tard. Convaincu que la plus jeune des deux ne s’en tiendrait pas à sa seule présence pour calmer sa voracité, Ténébos plaqua June fermement contre lui et fit barrage aux sirènes, les invitant cordialement à ne pas insister davantage. Pressentant le danger s’abattre sur sa protégée, le jeune homme avait renoncé à son isolement pour lui porter secours. La femme serpent tenta bien de lui asséner quelques coups de dents taillées comme des couteaux, mais du se résigner. Ce n’était pas cette fois encore qu’elle pourrait s’en délecter. Avant de rejoindre ses quartiers, les yeux de Ténébos croisèrent furtivement ceux de Laudanum, qui parut rester de marbre.
Il lui fallait maintenant agir avec rapidité. Les toxines libérées par la chevelure de la sirène, au contact de la peau humaine, se propageraient dans le corps de June, provoquant, dans les minutes à venir, une hémolyse massive et fatale. Le vampire maintint la tête de la jeune femme sonnée en arrière, mâchoire inférieure vers le bas, avant de s’entailler profondément le poignet, qu’il vint coincer entre ses dents, la contraignant ainsi à garder la bouche ouverte. June, étourdie, se remémora le goût affreux du sang et se débattit pour ne pas revivre cette effroyable sensation. Ses doigts crispés cherchaient à repousser la main de Ténébos. Ses yeux sondèrent les siens qui, pour la première fois, manifestèrent de la tendresse à son égard.
– En l’effleurant accidentellement, le poison contenu dans ses cheveux va se répandre dans ton organisme. C’est la seule solution. Tu le sais maintenant.
Elle cessa de se débattre, et le sang coula de nouveau généreusement au fond de sa gorge, pour la dernière fois, le corps humain ne pouvant tolérer qu’une quantité limitée avant que celui-ci ne lui soit, à son tour, fatal.
Junaled avait mis cinq jours pour éliminer les toxines. Ténébos ne l’avait pas quitté durant ce laps de temps, veillant et s’assurant de son complet rétablissement, et que rien ni personne ne viendrait entraver sa convalescence. De ces cinq jours de repos, Junaled n’en gardait qu’un vague souvenir, mais elle avait senti sa présence, à chaque instant. Quand elle fut totalement guérie, elle compris qu’elle devait se confronter à lui.
— Mettons les choses à plat. Plus de secret, plus de non dit. Je ne deviendrais pas l’un de tes semblables. Je n’en ai nullement le désir. Aussi fort que j’aspire à vivre, je mettrais fin à mes jours, et tu me perdra pour de bon.
— Je te dois des excuses. Je l’avoue cette escapade nocturne n’avait que pour but de me satisfaire. J’espérais néanmoins que cela te procure du plaisir. Je ne m’étais guère préoccupé des conséquences.
— Dis moi pourquoi suis-je réellement là ?
— Je te l’ai déjà, en partie, révélé. A tes côtés, j’espérais renouer avec la sérénité et la douceur de vivre que Marianne m’apportait. Comme toi, je maudis cette éternité qui a fait de moi cet être froid et figé, mort mais non mort. Je haïssais la vie mais je crois avoir plus d’aversion encore pour ce que je suis devenu. Sois rassurée, je n’attends pas de toi que tu la remplaces. Personne ne le pourrait. Et je n’ai pas le goût des copies.
— Quoi donc alors ?
— Une continuité.
— Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui souhaite disparaître avec tant d’ardeur. Pourquoi ? Raconte-moi.
— …Soit.
Ténébos entama son récit.
— Le temps n’a pas érodé ce moment précis. Je m’en souviens comme si c’était hier. A l’aube de mes douze ans, ma très chère mère, Mathilde, pour qui la musique se révélait la plus douce des médecines, avait sollicité ma compagnie. Je l’escortais chez un riche couple de clients, coutumiers de notre commerce d’étoffes. Ensemble, nous devions assister à une représentation privée de musique classique, réservée à quelques intimes. L’herméticité complète d’Arguès à toute forme de génie créatif n’avait nullement découragé ma mère d’initier son second fils à la beauté de l’art. Elle espérait ainsi partager ses plus grands émois. Et ce fut la plus belle des réussites. La maîtresse de maison, qui nous reçut, souhaita rendre hommage au plus jeune spectateur de l’audience. Elle sollicita le soliste pour une interprétation de la 14ème sonate pour piano de Beethoven, rendue publique l’année de ma naissance. L’initiative se voulait affectueuse et amicale mais ô combien sinistre. Jouer une marche funèbre pour encourager la curiosité naturelle de la jeunesse, quel cynisme ! Quand j’entendis résonner, pour la première fois, son adagio, j’eu la sensation d’être victime d’une malédiction; Mon être entier se fissura de toutes parts, comme une statue de marbre assénée de coups de marteau. Chaque frappe sur les touches du piano, par l’interprète, effritait les différents blocs qui me composaient. Des crevasses qui se dessinèrent, l’univers en aspira toute l’innocence et l’insouciance de mes jeunes années, avant que le vide ne se remplisse d’une infinie tristesse et culpabilité, que je n’expliquais pas, et qui pesaient sur mes épaules comme une enclume. J’en restais pétrifié d’incompréhension par la violence du choc que j’imaginais semblable à celle du rocher, se décrochant de la falaise pour se fracasser quelques dizaines de mètres plus bas. Ma mère comprit immédiatement ce qu’il se passait. M’aggripant par la main, nous nous éloignèrent pour s’isoler. Elle me serra si fort dans ses bras que j’eus craint qu’elle ne me brise quelques côtes. “Pardonne-moi, mon enfant, je suis désolée ! Je suis désolée ! Ce n’est pas ce que je voulais !” répétait-elle en boucle, les lèvres tremblantes et les yeux rougis de chagrin. Mathilde, dont je ne voyais le visage se parer d’un sourire joyeux que lorsqu’elle nous apercevait mon frère et moi, s’imaginait m’avoir transmis, à son plus grand désarroi, sa dépression. Ainsi, sans en comprendre l’origine et dans le plus grand mystère, la mélancolie devait devenir mon double, ma moitié, envahissante, étouffante, écoeurante. Frank, mon père, qui chérissait sa famille plus que tout, convia, des années durant, tous les prétendus éminents spécialistes, des plus studieux aux plus farfelus, pour peu qu’ils puissent lui donner un semblant d’espoir de guérir femme et enfant. Je ne peux estimer combien défilèrent dans notre maison tant ils furent nombreux mais nous fûmes les otages, à répétition, de leurs expérimentations. Saignées, régimes alimentaires restrictifs, boissons vomitives, bains bouillants ou glacés, prières, confessions, lectures religieuses strictes, sont quelques exemples de notre quotidien. Et dans ce capharnaüm, Marianne, qui n’attendait et n’exigeait rien de moi. Mon inspiration, ma lumière, droite, infaillible. Comprends-tu ?
— Oui, répondit-elle brièvement pour l’inviter à poursuivre.
— Au départ, cela se manifestait par vagues. Des crises, disait-on. Une douleur aiguë, aussi insupportable que imprévisible. Je m’en serais arraché le cœur de la poitrine si j’en avais eu la force. Et puis les cris, les larmes, abondants et tonitruants, pour tenter d’extirper ce parasite qui me dévorait corps et âme, et qui revenait inlassablement à la charge.
— La musique a cette incroyable capacité, presque mystique, de toucher au plus profond de notre être. Elle réveille des émotions si intenses que parfois inconsciemment refoulées, puis oubliées.
— Qu’avais-je fait d’aussi horrible pour mériter pareil châtiment, si jeune ? J’étais un enfant respectueux, poli. Je ne torturais pas les animaux. Je ne faisais pas subir à mes proches les pires crasses possibles. Ma mère, elle-même, était le plus doux et le plus aimant des êtres.
— Il arrive qu’on emporte avec soi des souvenirs si lointains qu’ils trouvent difficilement une explication dans notre vie actuelle.
— Le crois-tu vraiment ?
— Je crois que l’humain conserve fondamentalement une part d’énigme. Sinon pourquoi souffrir de la sorte quand on n’a rien vécu ?
— Précisément. Il me paraissait incompréhensible de se sentir coupable de méfaits que l’on n’a pas commis. Alors pour légitimer et justifier la créature méprisable que je devais être et qui s’ignorait, je redoublais d’efforts à le devenir pleinement. Incapable de mettre un terme à mon existence, par lâcheté, et par crainte que Mathilde et Marianne ne me suivent dans la tombe, je me suis laissé séduire par les ténèbres, priant inlassablement pour ma perte. Malgré tout, quelques années plus tard, Mathilde choisissait de se jeter par dessus bord, entraînant avec elle Frank qui tenta de l’en dissuader. Ils disparurent tous deux, engloutis par la tempête qui accompagnait leur bâteau. Ce jour-là, je perdais à jamais une part de moi-même, et ne connaissais plus aucune limite.
— Je suis désolée.
— Ces mots, que tu prononces et que ma mère répétait en boucle, ne les dis plus, s’il te plait. Tu ne les prononcerais pas si tu connaissais toutes les horreurs dont je suis l’initiateur. Seul le chaos, le vrai, peut noyer et assourdir temporairement la douleur. J’ai tout emporté sur mon passage, ami.e.s, amant.e.s, inconnu.e.s d’un soir…Dès lors qu’ils nourrissaient un peu plus encore mon agonie, pour moi c’était du pareil au même. Mon frère n’a pas tort en me qualifiant de monstrueux. Qu’ais-je été d’autre qu’un fardeau pour chacun croisant ma route ?
— Est-ce pour cela que tu m’indiquais, lors de nos premiers échanges, ne plus manipuler un instrument, alors que tu sembles érudit en la matière ?
— Je n’en avais plus touché un seul depuis la mort de Marianne. Entre la disparition de Mathilde et la sienne, chaque note jouée par mes mains se matérialisait en pointe de couteau me creusant les entrailles et me renvoyant toute l’horreur de ma personne.
— Et Marianne, comment est-elle morte ?
— Une mauvaise rencontre… prétendument.
— Pourquoi ne pas mettre un terme à tout cela maintenant que Mathilde et Marianne ne sont plus.
— Tu vas sûrement trouver ça ironique mais je crois que j’ai peur désormais. Les neufs cercles infernaux ne suffiraient pas à expier tous mes péchés.
— Si tu me le demandais, je t’aiderai.
— Tu as enfin compris. Je ne suis pas encore prêt mais tel sera ton rôle le moment venu.
— Etait-ce le même pour toutes celles qui m’ont précédées ? T’apaiser tandis que tu les tourmentais ? Les enfermais-tu pour ensuite les délivrer et gagner leur confiance ?
— Junaled, ma Junaled, je savais qu’avec toi ce serait complètement différent. Tu devines tout. Tu en seras la conclusion, je te le promets.
Avec une simplicité inouïe, Ténébos, prolonga sa confidence pour narrer longuement l’obstination de son frère à le sauver d’une mort tant espérée, la perte de Marianne s’ajoutant à celle de sa mère, et toutes ces sorties tardives de bouges sordides locaux dont il espérait se faire dépouiller, et trancher la gorge. Tiraillée entre compassion pour ce môme accablé, si jeune, de troubles dépressifs sévères et amertume pour toutes les victimes semées sur son passage, June ne sut réellement comment réagir. Elle découvrait une autre facette du vampire l’amenant à reconsidérer ce qu’elle imaginait acquis. Non, il n’était pas qu’insolence. Il était aussi injustement et profondément malheureux depuis toujours. Elle choisit de découvrir plus amplement son histoire avant de porter un nouveau jugement. Sa lignée ascendante elle aussi ponctuée d’affections psychiques, June n’était pas sans savoir comme il était difficile de condamner une personne en proie à pareille souffrance. Sa babi pouvait s’égosiller des heures et s’attaquer physiquement à son entourage lors d’épisodes psychotiques délirants et schizophrènes, crevant même l’œil d’une infirmière. La cellule familiale avait éclaté sous la pression constante de la maladie. June était terrifiée par l’incompréhension et la folie dans ses yeux exorbités, qu’elle associait à ceux de Lady Macbeth somnambule de Füssli, tableau qu’il l’avait profondément marqué pour la justesse et la véracité de son regard. Pour autant, comment la blâmer ? Comme Mathilde, sa grand-mère n’était que bonté.
— Une dernière question…
— Je t’écoute.
— Qui est la sirène aux longs cheveux d’or en mouvement ? A t-elle un lien de parenté avec la femme serpent ? Elles se ressemblent beaucoup.
— Constantinople et Laudanum sont sœurs.
— Je croyais que les sirènes vivaient dans les océans et les mers.
— Certaines, oui. D’autres ont rejoint la terre ferme.
— Comment un vampire rencontre-t-il une sirène ?
Crédit photo : la Citerne Basilique d’Istanbul