Chapitres,  Textes

Chapitre 12

Marianne était l’ombre de Ténébos et Ténébos l’ombre de Marianne. Indissociables depuis leurs premiers pas, il était d’une évidence flagrante, pour les de Jansey comme pour les Vauquelin de Boisredon, que ces deux-là se marieraient et ne se quitteraient jamais. Pour Gustave de Jansey, sa fille représentait tout. Bien que noble, son nom républicain témoignait de son espoir d’un avenir plus juste pour tous, avec la chute des empires et des monarchies, et de leurs dérives. Et bien qu’il ne fut pas dupe concernant la personnalité charmeur et coureur de jupons de son futur gendre, il savait pleinement que personne n’aimerait et ne chérirait sa fille autant que lui. Seul point noir au tableau : sa dépression chronique. Pour autant Marianne avait toujours clamé haut et fort qu’elle l’acceptait tel qu’il était, et qu’elle n’en démordait pas. Après tout, cette rêveuse, espiègle et passionnée d’histoires, connaissait, elle aussi, quelques vagues à l’âme en songeant aux folles aventures auxquelles elle devrait peût-etre renoncer, dans sa vie d’adulte.  

Ces deux-là n’avaient jamais passé plus d’une semaine éloignés l’un de l’autre, et avaient tout affronté et découvert, ou presque, ensemble : leur plus grand bonheur, leur plus grande frayeur, et la disparition tragique de Mathilde et Frank Vauquelin de Boisredon. Les de Jansey, perdant leurs amis proches et voisins, avaient accompagné les deux orphelins jusqu’à leur complète autonomie. 

Pour Marianne, Arguès était un frère, certes un brin taciturne et introverti, mais qu’elle aimait tendrement. Pour Arguès, c’était un peu différent. Marianne, ah Marianne ! Sa peau de lait, ses longs cheveux noirs ramenés en un chignon désordonné, ses joues et ses lèvres en pétales de roses et ses yeux ciel d’azur. Pour Arguès, Marianne se révélait être davantage qu’une petite sœur. Surprenant les deux tourtereaux en plein batifolage, dès les prémices de l’adolescence, Arguès se souvenait bien de cette étrange sensation qui l’habitait, pour la première fois, en les observant depuis la fenêtre de sa chambre. De l’envie ? Plutôt un désir teinté de jalousie. Ténébos embrassait fougueusement sa petite fiancée, qui l’agrippait par la taille, et s’amusait des notes d’humour glissées au creux de son oreille. 

Il n’était donc pas rare pour Arguès que Marianne occupe ses pensées, et ne soit l’objet secret et inavouable de ses plaisirs solitaires. Tant et si bien qu’aucune femme ne gravitait autour de lui. Mathilde eut bien quelques soupçons, alors que Frank se demandait si son attirance n’était pas plutôt dirigée vers le sexe fort ou, plus simplement, s’il n’avait aucun attrait pour la chose.


Marianne avait noté des changements s’opérer récemment chez son amant ; D’étranges reflets rouges éclairaient occasionnellement son regard, tandis que son sourire exprimait quelque chose de carnassier. Il se couchait de plus en plus tard, pour vivre principalement la nuit, et ne s’alimentait plus en sa présence, mais paraissait néanmoins plus fort et vigoureux chaque jour. Et son corps se refroidissait. Il l’avait pourtant maintes fois serré contre lui sans jamais qu’elle puisse le remarquer auparavant. Il lui sembla même, un instant, avoir cessé d’entre son cœur battre. Elle s’était rapidement convaincue d’un rêve ou d’une hallucination. Comment pouvait-il en être autrement ?

— Tu as changé. Dit-elle

Alors qu’il la regardait droit dans les yeux et que ses mains, à elle, ne lui caressaient joues et menton, il se surprit à craindre qu’elle n’eut déceler quoi que ce soit qui ne devait l’être, appréhendant et repoussant au plus loin cette échéance, qu’il savait tôt ou tard inévitable.

— Que veux tu dire ?

— Je ne saurai l’expliquer précisément. Je te sens plus proche et plus distant à la fois. C’est bête dit ainsi mais…

— Mais ? 

— Tu es davantage à mes côtés. Pour autant j’ai la sensation que tu m’impliques moins dans ta vie. Comme si j’en devenais spectatrice et non plus actrice à part entière.

— Ah ça ! S’exclama-t- il en plaisantant.

— Qu’est ce qu’il y a de drôle ? Te paierais-tu ma tête ? Le sonda-t-elle, la moue boudeuse, vexée qu’il considère son inquiétude avec légèreté. 

— C’est parce que je suis un homme à présent. Un homme qui traite d’affaires d’hommes dont les femmes n’ont que peu d’intérêt à leur sujet.

— Monsieur Vauquelin de Boisredon, si vous pensez que j’accepterai de finir comme ces épouses esseulées, dont le seul rôle est la naissance et l’éducation des enfants, vous vous mettez sacrément le doigt dans l’œil ! S’indigna-t-elle.

— Je vous rassure madame de Jansey, je vous connais trop bien pour cela. 

— Il vaudrait mieux pour toi. Surenchérit-elle.

— De toute façon, tu es trop revêche pour te laisser faire. 

— Hé ! Protesta-t-elle, lui frappant doucement le torse du revers de la main, alors qu’il s’amusait de ses adorables réactions. 

Soulagé que ses taquineries aient apaisé sa promise en premier lieu, et détourné la conversation par la même occasion, il apposa nonobstant son front contre le sien, un long moment, puis lui demanda expressément avec une sincérité déroutante :

— Dis moi, dis moi que quoi que je puisse devenir, tu ne me repoussera pas ?

Marianne savait pertinemment que Ténébos présentait deux visages distincts : celui qu’il affichait dans l’intimité de leur couple, et celui qu’il exposait aux yeux de tous. Craignait-il un jour que ces années d’assurance et d’impertinence ne le transforment en un homme détestable et imbuvable, ou simplement que la vieillesse ne fane précocement sa beauté, le rendant moins séduisant à ses yeux ? Elle n’avait pas choisi de passer sa vie à ses côtés pour ce qu’il semblait être, mais pour l’homme qu’elle connaissait et qu’elle aimait passionnément.

— Tu ne te débarrasseras pas de moi aussi facilement ! Conclut-t-elle, cajolant son compagnon.


Plus tard, cette même journée d’été, Marianne remarqua l’agitation qui ébranlait Arguès, bien qu’à son habitude, il prenait tant sur lui qu’il s’avérait difficile d’en connaître l’origine. La voyant se joindre à lui, dans le salon, il interrompit momentanément ses activités.

— Il fait presque noir. Je vais te raccompagner.

— J’attends le retour de Ténébos.

— J’imagine qu’à l’accoutumée il doit écumer les soirées.

— Je préfère l’attendre malgré tout.

— Pas sûr que ton père apprécie.

— Pas sûre que cela te concerne.

— Comme il te plaira.

— Tu sembles…

Ne sachant comment aborder le sujet, sans paraître trop indiscrète, elle hésitait quant à la formulation de sa question. Il l’invita à poursuivre. — Je t’écoute.

— Tu sembles préoccupé ? Est ce que tout va bien ?

Touché par cette attention, il répondit simplement : — Tout va bien. Ne t’inquiètes pas.

— En es tu certain ? Tu peux te confier à moi, si tu le souhaites.

— J’en suis plus que certain.

— Soit, si tu l’affirmes avec tant d’aplomb, je suis forcée de te croire.

Elle remit en place les plis de sa robe et entreprit de le laisser seul.

— Je vais l’attendre dans la véranda.

— Marianne ?

— Oui ?

— Merci.

Hochant la tête en signe d’acquiescement, elle se dirigea vers la petite verrière pour y reprendre ses lectures. Par quelle force du destin, au delà de tout entendement, son frère se retrouvait-il lié à cette femme qu’il ne méritait pas ? Et cependant qu’Arguès s’élançait vers elle, sans trop savoir ce qu’il désirait faire ou dire, Ténébos surgit au même instant, dans la pièce.

— Désolé de vous interrompre.

— Tu voulais quelque chose ? demanda Marianne à l’intention d’Arguès.

— Rien d’urgent. Cela peut attendre, répondit-il, souriant poliment.

— Madame, accepteriez-vous de me consacrer un peu de votre précieux temps, en privé ? Offra Ténébos, lui baisant la main.

Bien que la scène se voulait volontairement théâtrale, Arguès ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel, marquant le ridicule de la situation. Marianne, quant à elle, semblait apprécier le jeu.

— Je la raccompagne. Bonne nuit.


Au crépuscule suivant, Arguès se coucha sans pouvoir songer à quoi que ce soit d’autre que Marianne, et passa presque instinctivement sa main dans son pantalon. En érection, il faisait glisser son pénis durcit, au creux de sa main, imaginant le corps dénudé de la jeune femme compresser le sien, le parfum de sa peau immaculée imprégnant la sienne, et leurs souffles emballés se fondre dans l’écho de leurs va-et-vient. Alternant, tour à tour, mouvements vifs puis lents, il jouit rapidement, laissant échapper un long soupir de satisfaction quand son autre main, sous l’extase de l’orgasme sec, se contractait, déchirant les draps de soie du lit. 

Cependant l’apaisement se révélait de courte durée. Chaque nuit, son image revenait, inlassablement, le tourmenter. Déboussolé, il concevait même mille scénarios improbables pour évincer son frère. Et il se détestait d’avoir de telles pensées pour celle qui ne devait être qu’une amie, mais restait convaincu que sa nouvelle condition de vampire n’y était guère étrangère, décuplant probablement tant ses capacités physiques que ses émotions, le mettant à rude épreuve pour ne pas perdre la face. 


Au solstice d’été, en début de soirée…

— Tu désirais me voir ?

— Oui. Entre s’il te plaît.

Arguès, apercevant Marianne déambuler dans sa direction, enveloppée d’une longue robe de satin pourpre, tel un bijou dans son écrin, en eut le souffle coupé. Elle portait sa couleur préférée, à lui, et se révélait d’une beauté éclatante.

— Tu es magnifique !

— Merci. J’anime le grand gala de l’hôtel Belmont. Nous devons collecter des fonds pour différentes œuvres caritatives. J’espère que ma tenue sera à la hauteur de l’évènement. 

— Je n’en doute pas une seconde, confirma-t-il, affichant implacablement cet air sérieux qui le caractérisait si bien, pendant que son cœur peinait à recouvrer son calme. — J’avais oublié que c’était aujourd’hui. 

— Nous rejoindras-tu ?

— J’en doute. Tu sais que ce genre de cérémonie et tout son décorum me mettent mal à l’aise.

— Puis-je parler en toute franchise ?

— Comme si tu avais besoin de mon aval, ponctua-t-il d’un d’un sourire pincé.

— Pourquoi accorder tant d’importance à ce qu’ils disent ou pensent ? Tu n’as rien à leur envier. Regarde toi. Tu es à la tête d’une affaire florissante, dont tu as repris la gestion d’une main de maître, et tu es propriétaire d’une des plus belles demeures de la région. Partout où ton nom résonne, je n’entends que des succès.

— Mais toujours célibataire quand mon cadet de dix ans est sur le point de se marier.

— Précisément ! Ce n’est pas en restant cloîtré de la sorte que cela changera. Pour ce soir, tu n’auras qu’à me partager avec Ténébos. Viens ! Insista-t-elle. — Je suis certaine que ce sera très agréable.

— Puis-je, moi aussi, parler ouvertement ?

— Bien sûr.

— Pourquoi épouser mon frère ?

— Pardon ?

— Pourquoi l’aimes-tu à ce point ?

— Je ne suis pas sûre de comprendre.

— Est-ce pour son physique attrayant ou pour une qualité bien précise chez lui ?

Déconcertée par cette étrange curiosité soudaine, elle ne su quoi répondre qui pourrait le satisfaire. 

— Ne crains-tu pas, qu’une fois marié, il ne se lasse et ne te délaisse pour une autre ? Il est trop immature pour endosser ce rôle.

— Je sais que Ténébos n’est pas l’homme parfait qu’il laisse paraître, je ne suis pas si crédule.

— Sois lucide Marianne, mon frère est volage, prétentieux et égoïste. Si tu penses qu’avec toi ce sera différent, tu te fourvoies.

— Je suis convaincue qu’il fera ce qui sera nécessaire pour que nous soyons heureux. 

— Allons. Je pourrais te citer une liste, longue comme un bras, de faits peu glorieux dont tu ignores l’existence.

— Pourquoi me dire de telles horreurs ?! 

— Parce qu’il n’est pas trop tard. Parce que je pourrais prendre soin de toi, moi, t’apporter toute l’attention que tu mérites. Ténébos n’est pas le seul cœur de cette maison que tu ais conquis.

— Je… Je l’ignorais.

— Je l’ai toujours caché de mon mieux.

Jamais. Non jamais elle n’aurait pu concevoir qu’Arguès nourrissait de tels sentiments à son égard.

— Tu serais tellement plus heureuse avec moi. Ne viens-tu pas toi même de dire que j’enchaînais les réussites ?

— Je suis désolée. Mon cœur est déjà pris.

— Je t’en conjure, réfléchis-y sérieusement. 

La jeune femme, incommodée par cette déclaration aussi surprenante qu’inattendue, voulut mettre un terme à leur échange. Elle se dirigea sans plus attendre vers la sortie. 

— Il faut que j’y aille. On m’attend.

— Alors, nous en reparlerons plus tard.

— Non ! Précisément nous n’en reparlerons plus.

Sans comprendre par quel moyen employé, il se retrouva face à elle, lui barrant la route et lui ôtant toute possibilité de s’enfuir.

— Suis-je monstrueux que tu souhaites décamper si vite ? 

— je n’ai jamais dit ça !

— Alors pourquoi lui plutôt que moi, si je ne suis pas si laid à tes yeux ?! Pourquoi tout le monde est subjugué par sa belle gueule, quand je fais office de repoussoir ?! Crois-tu que j’ai demandé à naître dans ce grand corps tout sec, affublé d’un teint blafard et d’un nez en bec d’aigle, quand le hasard le dotait, lui par la suite, d’un joli minois aux lèvres charnues et à la peau hâlée ?! Brailla-t-il soudainement.

Quelque chose d’horrible brillait dans son regard, quelque chose qu’elle avait déjà perçu chez son fiancé et qu’elle n’identifiait pas. 

— Arrête ! Tu me fais peur !

— Quelle ironie du sort quand le plus attrayant des deux s’avère le plus abject et le plus ingrat mais loyal, effrayant au premier abord. 

Il prit ses mains dans les siennes. Elle les retira aussi sec. Humilié et blessé qu’elle ne le rejette, alors qu’il s’ouvrait à elle et se proposait de l’aimer plus encore, il la plaqua contre le mur, et chercha à l’embrasser de force, sa main droite se frayant, par la même occasion, un chemin sous ses jupons. Partagée entre confusion et dégoût, Marianne tenta de se débattre. Elle tourna la tête à droite puis à gauche pour fuir ses baisers et serra les jambes autant qu’elle pu, pour le freiner. Rien n’y fit. Sa main glissa entre ses cuisses et s’en fut trop pour la jeune femme qui, dans un ultime élan de colère, le repoussa violemment en arrière.

— Tu es répugnant !

Abasourdi par la force avec laquelle elle le repoussait et la dureté de ses mots, il chavira en arrière, malgré sa force surhumaine, et se cogna le coude sur un coin de meuble. La vue du sang sur sa plaie déclencha, en lui, une frénésie presque bestiale. Comprenant que l’issue ne pourrait être que tragique, elle courut, paniquée, vers l’entrée principale, cherchant l’aide des employés de maison. 

— Il n’y a plus personne à cette heure. J’ai congédié le personnel pour le reste de la soirée. J’espérais un peu d’intimité entre nous deux, à vrai dire. 

Marianne, atterrée, n’avait de cesse de lui envoyer des pourquois d’incompréhension du regard. Elle renversa tout ce qu’elle rencontra sur son passage et qui était à portée de main, vases, chandeliers, coupes, statuettes, pour tenter de le freiner. Roulant sur un bibelot décoratif, il chavira une seconde fois en arrière. Alors il saisit la jeune femme par la cheville, la faisant tomber à la renverse. 

— Je t’offre une dernière chance de changer d’avis.

Assis à cheval, au niveau de sa taille, pour avorter toute nouvelle tentative d’évasion, il enchaîna : — Tu ne manqueras de rien. Je t’en fais la promesse. Tu seras choyée au-delà de tout ce que tu peux espérer. 

Secouant frénétiquement la tête, elle lui martela le visage et le thorax, de toutes ses forces, sachant que le combat était perdu d’avance.

— Puisque tu ne veux pas m’appartenir, tu n’appartiendras à personne !

Ses mains apposées sur son cou, il lui brisa la nuque. Les bras de Marianne retombèrent lourdement sur le sol, en un bruit sourd et caverneux qu’Arguès n’oublierait jamais, ses beaux yeux bleus pétillants laissant désormais place à un vide sans fin. 

Réalisant toute l’horreur de son crime, Arguès se recroquevilla sur lui-même, observant la scène d’un œil remplit d’effroi. Dévoré par une folie incontrôlable, il venait d’assassiner la femme qu’il aimait. Comment cela avait-il pu se produire ? Par quelle fureur s’était-il laissé posséder ? Et comment allait-il expliquer son meutre ?


Plusieurs heures après la tragédie, Ténébos, anxieux et très agité, fit brusquement irruption dans l’imposant vestibule de leur bastide.

— Arguès ! Où est Marianne ? Nous devions nous retrouver il y a un moment déjà, mais personne ne l’a aperçu. Le cocher dit qu’il l’a déposé ici en début de soirée. Comme elle n’est jamais revenue, il a pensé, qu’à son habitude, elle était passée par les jardins pour rentrer, et qu’une autre personne l’avait conduit jusqu’à la réception. Il a annulé sa course. Est-elle avec toi ? Je suis inquiet.

Arguès entrouvrit péniblement la bouche mais ne trouvant les mots adéquats, aucun son n’en sortit. Ses yeux comme gonflés et rougis inquiétèrent plus encore son cadet.

— Tu as… pleuré ? Où est elle ?! S’empressa-t-il de demander, pressentant un drame.

L’aîné indiqua le bureau attenant au salon, où Ténébos s’y précipita pour découvrir le corps inanimé de Marianne, déposé dans l’un des sofas du cabinet. 

— Non non non NON NOOOON !

Il s’effondra, genoux à terre, tête première posée sur la poitrine inerte de sa bien aimée, qu’il enlaça et embrassa amoureusement. Marianne, son unique source de bonheur et de paix, venait d’être fauchée, et effacée du monde, de la plus brutale et inattendue des façons. Ténébos chercha désespérément un soubresaut de vie chez sa fiancée. Immobile, encore tiède, sa présence semblait si réelle. 

— Mon amour, reviens…

le cœur déchiré, écrasé par le poids de son absence, les larmes fantômes coulèrent généreusement le long de ses joues. Il plongea son visage dans ses longs cheveux et pria si fort pour la rejoindre. 

— Ne m’abandonne pas… Je t’en supplie…

Arguès, assistant impuissant à la scène, eut si mal pour la douleur incommensurable qu’il leur infligeait à tous les deux.  

— Peut-être qu’en la mordant…

— C’est trop tard. Il n’y a rien que nous puissions faire.

— Comment… Comment ? Balbutia-t-il.

— Elle est entrée comme une furie dans mon bureau, m’annonçant qu’elle avait découvert notre secret et qu’elle irait, après la cérémonie, en faire part aux autorités. Elle répétait inlassablement les mots démons et blasphèmes, rappelant que Dieu ne pouvait tolérer pareilles ignominies. Je ne l’avais jamais vue ainsi. Je n’avais pas le choix. Il fallait que j’agisse vite avant qu’elle n’alerte tout le monde. J’ai dû improviser… Je suis désolé.

— Marianne ne nous aurait jamais trahis. Elle n’aurait jamais fait quoi que se soit qui puisse nous mettre en danger. Je ne peux pas le croire !

— C’est pourtant vrai. Tu n’as qu’à voir l’état dans lequel elle a mis le salon, en me jetant au visage tout ce qu’elle pouvait y trouver, alors que j’essayais désespérément de la ramener à la raison.

— Tu mens ! 

— Ténébos… Commença Arguès, saisissant le visage bouffi de son frère dans ses mains. — Regarde nous. Comment réagiraient ceux qui nous côtoient s’ils venaient à le découvrir ?

Le vampire dévisagea du regard son aîné à la recherche d’une faille dans son explication, persuadé que les choses ne s’étaient pas déroulées comme il l’énonçait.

— Que me caches-tu ?

— Rien. Absolument rien. Tu sais à quel point j’affectionnais Marianne. Je l’aimais de tout mon cœur. Jamais, je n’aurais pu intenter à sa vie si elle ne nous avait pas mise en péril. 

Arguès vint s’asseoir aux côtés de son frère et le serra dans ses bras, pour lui témoigner de son soutien et partager son chagrin.

— Tu avais raison. J’étais trop aveugle pour l’admettre, mais notre supercherie était vouée à l’échec. Si j’avais su où cela nous mènerait… Pardonne moi.


Pour la nouvelle police locale, récemment mise en place, Marianne avait fait une mauvaise rencontre en empruntant le portillon de la vieille muraille qui séparait les jardins des de Jansey et des Vauquelin de Boisredon. Elle avait coutume de l’utiliser, depuis l’enfance, en guise de raccourci pour se faufiler d’une maison à l’autre. Grignotée par le temps et l’érosion, ce qui restait de l’ancienne fortification offrait, ça et là, quelques étroites ouvertures non sécurisées sur les deux vastes propriétés voisines. Elle aurait malencontreusement croisé la route d’un individu mal intentionné. Son corps sans vie avait été découvert à proximité, le lendemain matin, par l’un des paysagistes. Arguès confirma, aux autorités, qu’il l’avait convoqué, la veille, pour lui proposer son appui dans l’organisation d’œuvres de bienfaisance, qu’elle souhaitait développer, mais qu’étant attendue ailleurs, elle ne s’était pas attardée. Elle lui avait proposé d’en reparler ultérieurement. Selon lui, elle avait repris sa course et il était resté seul, requérant le congé de son personnel par souhait de calme et d’isolement. Il ignorait totalement ce qui l’avait motivée à rentrer chez elle.

Les funérailles passées, les de Jansey délaissèrent leur propriété pour se mettre en sécurité, en ville, ainsi que leur bébé à naître, à la saison suivante. Arguès et Ténébos se séparèrent de l’intégralité de leurs biens immobiliers et cédèrent l’entreprise familiale à Gustave de Jansey, avant de disparaître totalement du paysage environnant. Ce fut la dernière fois que tous se rencontraient. Nul ne sait ensuite, ce qu’il est advenu des deux frères. Leur fortune leur avait probablement permis de s’établir loin des mauvais souvenirs.

Jamais personne n’eut connaissance des événements tels qu’ils s’étaient véritablement produits, la honte et les regrets ne laissant aucun répit au plus âgé des deux vampires. Même Constantinople nu jamais vent de ces actes, qu’il refreina au plus profond de lui, se persuadant presque avec le temps que sa version fut bien réelle.

Crédit photo : La mort d’Amy Robsart, William Frederick Yeames

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